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Une crise peut en cacher une autre !

Texte de Christian SAUTTER et de  Catherine CADOU

vendredi 13 mars 2020

Lettre à nos amis 852 Voir loin, agir proche

 

UNE CRISE PEUT EN CACHER UNE AUTRE !

Curieux vendredi 13 (mars 2020) qui devrait porter chance, selon la sagesse populaire. Hier, Emmanuel Macron a appelé les Français à agir et à s’unir contre la menace croissante d’une pandémie de coronavirus. Les élections municipales des dimanche 15 et 22 mars sont maintenues (chacun devant se tenir à bonne distance des autres électeurs). À part cela, tout  va changer avec en tête, à partir de lundi, la fermeture des crèches, écoles, collèges, lycées, universités au moins jusqu’aux vacances de Pâques. Chacun devra veiller à protéger les personnes au-dessus de 70 ans qui sont les plus vulnérables et à ne pas encombrer des services d’urgence qui, en temps normal, sont déjà au bord de l’implosion.

Les semaines à venir vont être difficiles pour les parents, les soignants, les entreprises, les personnes vulnérables mais le cap a été donné par le chef de l’État et le sentiment est que tous les services publics sont mobilisés dans le bon sens. Confiance et discipline s’imposent et il n’y a rien à ajouter à ce stade.

La crise sanitaire est en de bonnes mains, celles des citoyens, des hospitaliers et des responsables de l’exécutif. Mais, comme un pavé lancé dans une mare relativement paisible, elle a des conséquences qui vont bien au-delà de la morbidité annoncée. Elle révèle des fragilités jusque là minorées : les Bourses s’effondrent, Trump ferme les aéroports américains aux Européens (à l’exception des Britanniques !), la BCE déçoit, etc.

Je vais essayer de dégager les « harmoniques de la crise », c’est-à-dire décomposer le bruit complexe qui nous déconcerte en ondes de courte, de moyenne et de longue portée. L’idée est que le « cygne noir » qui surgit, ce virus imprévisible et violent né à Wuhan en Chine, n’est pas qu’un accident, grave mais passager, car il frappe un monde en déséquilibre. Ce n’est pas qu’un choc, mais une crise à plusieurs dimensions qui aura des conséquences durables, néfastes ou bénéfiques selon qu’on se plie chacun aux menaces ou que l’on joue ensemble les opportunités.

Commençons par le court terme, le jour le jour. Ce qui est le plus  surprenant, c’est le krach boursier. Après un « lundi noir », les bourses mondiales ont vécu un « jeudi noir ». Le 12 mars 2020, le CAC 40, indice boursier français, a plongé de 12,2% après une première dégringolade de 8,3% lundi 9 mars. Et la France est en bonne compagnie, puisque, toujours le même jeudi, Francfort a perdu 12,2%, Londres 9,8%, Milan 17%. Comme le souligne avec son humour glacial le journal Les Échos de ce vendredi 13 mars : « Depuis la fin février les marchés européens ont effacé plus de 4000 milliards de dollars de capitalisation boursière, soit plus que la totalité de la production annuelle de l’Allemagne ».

Le battement d’aile de papillon du virus chinois a-t-il provoqué seul ce sauve-qui-peut boursier ? C’est sans doute plus compliqué ! Notons au passage que la bourse de Shanghai est restée impassible et constatons que Wall Street où bat le cœur du capitalisme mondial a su faire jouer le « court-circuit » à l’ouverture jeudi. En cas de panique, le marché peut être fermé un quart d’heure pour que se ressaisissent les esprits et les ordinateurs qui boursicotent automatiquement. La chute de New York a été limitée à 6,5%.

C’est qu’une crise sanitaire, sérieuse mais pas dramatique, peut en cacher une autre et même trois autres, financière, industrielle et politique.

Crise financière : les entreprises américaines avaient profité de la faiblesse anormale des taux d’intérêt pour s’endetter fortement et se lancer dans des placements spéculatifs faramineux. En pointe des aventuriers, les producteurs américains de gaz et pétrole de schiste, dont les livraisons ont très fortement crû, mais à des prix de revient fort élevés. Nous découvrons ainsi un sournois virus pétrolier ! Comme la Chine malade a ralenti ses importations de pétrole, le prix du brut a commencé à baisser. Et, surprise, les principaux producteurs, Russie et Arabie Saoudite, le duopole du baril, plutôt que de réduire leur production pour faire monter les prix, ont décidé de continuer à inonder le marché à prix bradé. Indirectement, ils mettent en difficulté les corsaires américains du schiste, ce qui ne doit fâcher ni Moscou ni Ryad.

« L’énergie est le segment le plus important de la dette spéculative (14%) » (Les Échos 130320). De très nombreuses entreprises américaines auront une grande difficulté pour rembourser leurs dettes, d’autant que les banques, telles les moutons de Panurge, feront assaut de prudence et couperont les refinancements. Des turbulences financières sont garanties d’ici la fin de l’année (en pleines élections américaines !).

Crise industrielle : le conseiller au commerce extérieur du président Trump, M. Navarro, découvre que la Chine produit 90% des antibiotiques, de la vitamine C, de l’ibuprofen et de l’hydrocortisone consommés aux Etats-Unis, et plus de la moitié d’autres médicaments usuels et vitaux (New York Times 12 mars 20).

Le problème des médicaments n’est qu’un cas particulier de la désindustrialisation américaine. Un commentateur américain relève que, même si l’État fédéral voulait n’acheter que des produits américains (Buy American Act), ce serait « techniquement possible, mais improbable si l’on cherche les coûts les plus efficaces ». En clair, fabriquer  sur le sol américain n’est pas rentable ou du moins n’assure pas ce rendement mirifique de 15% des capitaux investis que tout financier brillant des « Fonds d’investissement » doit rechercher.

Entre le marché à courte vue de Wall Street et la planification industrielle à long terme de l’État chinois, la lutte n’est pas égale et M. Navarro est myope quand il annonce que la dépendance américaine à l’égard de la Chine résulte de « pratiques déloyales, d’une main-d’œuvre exploitée et mal payée (cheap labor sweatshop), de normes environnementales laxistes et de subventions publiques massives ».

Crise politique, qui nous ramène en Europe. Comment rester autonome dans ce choc des continents américain et chinois ? Comment faire face à une double crise, sanitaire et financière ? Dans le champ sanitaire, Bruxelles n’a pas de compétence particulière, la santé dépendant des États. La Commission peut faciliter les coopérations entre États membres pour partager les équipements et médicaments.

Dans le champ budgétaire, l’Union peut lever le pied sur les contraintes du Pacte de stabilité imposées aux pays membres de l’euro. Cela semble le cas pour l’Italie, dont l’État vient en aide massivement aux entreprises obligées de payer une main-d’œuvre oisive et d’affronter une chute verticale de la demande. Et même la chancelière allemande a admis qu’il « faudrait faire tout ce qu’il faut », phrase codée qui rappelle la détermination du chef de la Banque centrale européenne en 2008.

Dans le champ monétaire, la BCE aurait pu baisser de 0,5% ses taux déjà très faibles, comme l’a décidé la Fed américaine, mais ce qui importe est d’éviter que des banques plongent subitement et cela sera fait.

L’essentiel ne se joue pas à court terme : chaque État, chaque peuple va faire le gros dos face à la bourrasque du coronavirus, en répondant dans l’urgence à la crise sanitaire et à la chute de la production : limiter la mortalité des personnes et des entreprises fragiles.

L’essentiel est de remédier à moyen terme, disons à l’horizon 2027, aux faiblesses de l’Europe et, bien au-delà, d’en faire le continent exemplaire d’un développement plus écologique, plus social, plus autonome. L’Europe qui a fait Airbus, Ariane, Erasmus, doit avoir de grands projets qui mobilisent les jeunes.

Cela suppose une volonté politique, au départ dans un noyau de pays moteurs, et un vrai budget d’investissement, bien au-delà des 1% du PIB européen dont les chefs d’État et de gouvernement chipotent les décimales. Une taxe carbone européenne (y compris  sur le kérosène et le fioul maritime) financera l’expansion des énergies renouvelables et l’élimination des passoires thermiques. Une taxe européenne sur les opérations financières à court terme découragera la spéculation, soutiendra les régions européennes en retard et financera une politique euro-africaine de co-développement. Une harmonisation des impôts directs sur les entreprises et les ménages (avec des fourchettes de taux minimaux et maximaux) évitera une concurrence intestine dont ne profitent que les firmes multinationales.

Des crises sanitaires à répétition et une crise capitaliste par décennie, c’est trop ! Rêvons et agissons pour que l’Europe prône et pratique une autre mondialisation, fondée sur la coopération, la solidarité, la reconnaissance de la nature.

En attendant, nous vous souhaitons de voter pour qu’à l’échelle locale, ces valeurs de dynamisme et de solidarité puissent progresser.

Christian SAUTTER
Catherine CADOU